
CHAPITRE 4 — POINT DE CARTE
Kuala Lumpur
L’écho du marbre
« Un luxe vide, que les notes venaient habiter. »
Extrait du chapitre 4 — Luxe, cendres et sel
Par un concours de circonstances presque surréaliste, je me suis retrouvé pianiste résident dans le lobby d’un palace en plein centre-ville : le Grand Seasons Hotel.
Tous les soirs, pendant cinq semaines, je jouais sur un piano à queue, au milieu des colonnes dorées, du marbre brillant et des fontaines en circuit fermé.
Je portais une chemise bien repassée, des chaussures cirées. Je jouais des compositions, des musiques de films et parfois de longues improvisations teintées de mélancolie.
Pendant ce temps, Élise exposait ses toiles dans le lobby. Elle peignait dans notre chambre, sur les balcons, entre deux balades dans les ruelles de Chow Kit.
Nous étions dans une bulle climatisée, suspendue dans le temps.
L’hôtel nous nourrissait, nous logeait, nous donnait l’illusion d’une vie rangée, presque mondaine.
Mais dehors, c’était une autre histoire.
Les feux de forêt en Indonésie avaient plongé toute la région dans une brume toxique. Depuis les fenêtres du trente-sixième étage, les tours Petronas disparaissaient dans le smog.
Le ciel était lourd, couleur d’aluminium, même en plein jour.
Nous étions bien, mais nous étions aussi à l’étroit.
Je composais dans ma tête. Elle peignait sur le lit, les draps tachés de bleu.
Au fond, nous savions que ce n’était qu’une pause.
Une respiration dans la tempête.
Le luxe ne nous avait pas adoucis. Il nous avait rappelé ce que nous savions déjà : rien n’est plus riche qu’un espace pour s’exprimer.