
CHAPITRE 10 — POINT DE CARTE
Saint-Denis
Troc d’oreille, souffle retrouvé
« Quand le monde s’est refermé sur une oreille,
la peinture a rouvert le passage. »
Extrait du chapitre 10 — Prélude à l’Europe à vélo
Un matin, une douleur sourde s’était transformée en véritable torture.
Mon oreille droite était complètement bouchée, comme si un rideau épais s’était tiré sur le monde.
Impossible d’entendre.
Les sons étaient étouffés, flous, douloureux. J’étais temporairement sourd d’une oreille, et la pression ne me laissait aucun répit.
Pour un musicien, cette perte soudaine avait quelque chose de vertigineux.
Mon rapport au monde passait par le son : les voix, les orgues, les résonances des lieux, le bruissement de la ville. Tout cela semblait maintenant rejeté derrière une paroi invisible.
Par un concours de circonstances presque irréel, nous avons rencontré un ORL dans un petit cabinet parisien.
Comme nous n’avions pas d’assurance, je lui ai proposé une peinture en échange du traitement.
Une oreille stylisée, rougeoyante, traversée de mouvements circulaires — comme une spirale de feu.
Il a accepté.
L’intervention fut simple, mais décisive.
Une légère incision.
Un liquide s’est écoulé.
La pression est tombée.
Puis, peu à peu, le monde est revenu.
Les sons reprenaient leur profondeur. Les voix retrouvaient leurs contours. L’espace respirait de nouveau autour de moi.
Je me suis senti renaître.
Ce troc inattendu — une œuvre contre une guérison — est resté gravé en moi comme l’un des plus intimes.
Cette fois, ce n’était pas seulement une peinture qui permettait de manger, de dormir ou de poursuivre la route.
C’était le corps qui parlait.
Et l’art qui répondait.
À Saint-Denis, une peinture en forme d’oreille est devenue le prix symbolique d’un monde retrouvé — comme si la création avait rendu au silence son souffle et à la musique son passage.