
CHAPITRE 5 — POINT DE CARTE
Singapour
Créer sans se brader
« La liberté de créer commence aussi
par la reconnaissance de sa propre valeur. »
Extrait du chapitre 5 — Créer sans se brader
Le contraste avec Kuala Lumpur fut saisissant.
Singapour, c’était la verticalité absolue, la rigueur, la propreté maniaque. Une mégapole tirée au cordeau où le désordre semblait interdit.
Mais sous cette surface lisse, il existait des marges, des interstices, des endroits qui vibraient différemment.
C’est dans l’un d’eux que nous avons laissé notre trace.
Nous peignions très tôt le matin, avant l’ouverture du café, et surtout pour éviter la chaleur accablante.
Le design était complexe : un tourbillon mural épousant un angle difficile, avec une sculpture-lampe déjà en place qu’il fallait intégrer.
La cliente en demandait toujours davantage, malgré le devis clair et le croquis validé.
Cinquante pour cent d’acompte au départ. Cinquante pour cent à la fin.
Des règles simples.
Élise me trouvait parfois trop ferme. Mais je tenais à ce que nos conditions soient respectées.
Savoir créer est une chose.
Savoir faire reconnaître la valeur d’un travail bien fait en est une autre.
Alors nous avons sorti les pots.
Le noir, d’abord.
Ensuite le blanc.
Puis les touches dorées, les silhouettes et les lignes abstraites.
Une danse murale en plein quartier de Kampong Glam, à deux pas de la mosquée Sultan.
La chaleur était écrasante. Les heures passaient entre les coups de pinceau, les bouteilles d’eau et les improvisations visuelles.
Les passants s’arrêtaient, prenaient des photos, nous encourageaient.
Le jazz sortait parfois de l’intérieur.
Tout était rythme.
Sous les frangipaniers, le voyage avait cessé de demander quelque chose de nous. Pendant quelques jours, il nous avait simplement laissés vivre.